Ethiopie 1984 : un avion en perdition

Par Paul Dequidt   |   24 septembre 2018

extrait de mon livre « Les Aventuriers du café perdu »​

De bon matin, nous devons prendre un avion pour Bahar Dar, au bord du Lac Tana. Deux avions doivent partir à une heure d’intervalle. Ils ont triste mine. Nous nous posons la question : devons-nous prendre un avion différent ou le même avion ?
Nous optons pour le même avion.
Faux départ : le vieux coucou à hélices de la dernière guerre, un DC3, je crois, retourne sur la piste de l’aéroport d’Addis Abeba. Mania est effrayée : la porte de la carlingue est fermée avec du fil de fer. Un technicien tente de réparer le moteur avec un tournevis.

Réparation sommaire avec uniquement un tournevisNouveau départ, trois heures plus tard. Le soleil est déjà à son zénith.
Le vénérable avion subit des pannes de moteur.
Des passagers inconscients chantent l’air de « Plus près de toi, mon Dieu, plus près de toi », comme l’orchestre du Titanic au moment de sombrer !
Mais, quelques minutes plus tard, nous n’entendons plus aucun son, à peine les ratés du moteur…

C’est là que Mania expérimente, à son corps défendant, ce qu’est l’Abyssinie, le pays des Abysses : des hauts plateaux crevés par de vertigineux ravins.
Grâce à sa portance élevée, l’avion, privé de moteur, parvient pourtant à planer dans le silence de l’azur, mais, à maintes reprises, aspiré par l’air frais d’un ravin, se précipite vers le trou noir mortel.
Le pilote éthiopien expérimenté redresse toujours son coucou au dernier moment, qu’il ait réussi soit à surfer sur un courant d’air brûlant des hauts plateaux, soit à remettre les gaz avant que son coucou ne s’écrase !

L'avion en perdition

Chaque fois, nous frôlons la mort de justesse. Une telle épreuve à répétition est insupportable. Un homme se met à hurler : il préfère que l’avion s’écrase une bonne fois pour toutes !

Mania, tétanisée par la peur, doit s’allonger dans le couloir, totalement paralysée, incapable d’émettre un son, ni même de bouger. Je lui masse les membres afin de faire circuler le sang… Heureusement que nous avions décidé de rester ensemble.
Mania perd connaissance…

Enfin, le vieil avion atterrit sur un haut plateau… entre deux convois de chars d’assaut russes et de camions de transport de troupes cubaines.

Le petit prince d'Abyssinie Mania vient d’ouvrir les yeux. Je la porte hors de l’avion, à l’ombre de la carlingue.
Soudain, surgi de nulle part, un jeune garçon franchit la haie de militaires et demande à Mania encore à moitié évanouie : « S’il te plaît, donne-moi un crayon. »
En échange, notre Petit Prince d’Abyssinie lui offre une petite croix rudimentaire qu’il a certainement taillée lui-même.Mania, la miraculée, conservera longtemps sa petite croix d’Abyssinie, en porte-bonheur.

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